Le 30 janvier 2016 s’ouvre à Addis-Abeba, le 26ème sommet de l’Union Africaine. Presque tous les chefs d’Etats et de gouvernement africains viendront lire chacun un discours présentant son pays comme l’endroit le plus sûr du monde. Chacun va affirmer qu’il est un bon président choisi et aimé de son peuple, il est un grand démocrate.

L’Union Africaine a prévu, lors de ce sommet, de tenir une réunion paix et sécurité sur la situation socio-politique au Burundi.

En effet, rappelant que depuis que le président burundais Pierre Nkurunziza a décidé de se maintenir au pouvoir, après deux mandats, et ce au mépris de l’ordre constitutionnel qui interdit à tous un troisième mandat, le Burundi a entamé une marche inexorable vers le chaos. Les médias parlent des morts au Burundi tous les jours, obligeant l’Union Africaine de vite réagir et de proposer l’envoi de 5000 hommes d’intervention pour protéger les populations civiles. Ce que refuse avec violence le pouvoir burundais.

Selon l’Union Africaine, et par l’intermédiaire de son commissaire des Affaires Politiques et autres responsables, il s’agit d’envoyer une mission de maintien de paix et la sécurité. Ce sont exactement ces deux mots qui retiennent notre attention, la paix et la sécurité. La paix et la sécurité des populations sont menacées au Burundi.

Mais peut-on penser que le Burundi soit le seul pays de l’Afrique Centrale où la paix et la sécurité des populations seraient menacées ? Quelle est la situation dans les autres pays d’Afrique Centrale ? Les populations vivent-elles en paix et en sécurité ?

Nous partageons les inquiétudes de l’Union Africaine qui sont aussi celles de toute la communauté internationale.

Rappelant que la Belgique et la France se sont très tôt inquiétées de cette situation. Ces deux pays ont initié des médiations via l’Union Européenne et l’ONU. La Belgique a même suspendu des nombreuses aides au budget burundais qui vit surtout grâce à l’aide internationale. Et la France de son côté a initié une résolution à l’ONU votée à l’unanimité. Ce qui est plutôt rare à l’ONU ces derniers temps.

Ce que nous demandons aux chefs d’Etats réunis à Addis-Abeba, c’est de ne pas commettre l’erreur qui consiste à regarder seulement vers le Burundi. Ce pays est l’arbre qui cache la forêt. C’est vers toute l’Afrique Centrale qu’il faut regarder. Nous demandons que pendant ce sommet de l’Union Africaine qui s’ouvre aujourd’hui que l’on parle de la situation politique et institutionnelle dans toute l’Afrique Centrale. Cette sous-région est à la dérive.

Alors que les pays des autres sous-régions de l’Afrique sortent lentement mais surement des dictatures, des pouvoirs incarnés par une seule personne, des présidents de la république à vie, alors que la démocratie pluraliste et l’alternance politique sont en train de devenir la règle ailleurs en Afrique Noire, l’Afrique Centrale reste sourde aux appels des populations pour les mêmes valeurs universelles, les valeurs de bonne gouvernance, de démocratie pluraliste, d’alternance politique au pouvoir, de développement humain...

Sur les onze pays que compte l’Afrique Centrale, aucun ne montre l’exemple. Dans certains pays, les constitutions permettent aux présidents de rester à vie au pouvoir, alors même qu’ils ont des bilans catastrophiques sur tous les plans (plus de 70% de la population vivent sous le seuil de la pauvreté, selon les données des institutions internationales). Dans d’autres comme le Congo-Brazzaville et le Rwanda (d’autres suivront) les présidents viennent de changer avec violence les constitutions pour se maintenir au pouvoir. Dans d’autres enfin, et fait plus grave sur le plan éthique et morale, comme le Burundi et certainement le Congo-Kinshasa demain, les présidents n’ont pas pu changer de constitutions, ils ont gardé le texte fondamental mais se sont néanmoins maintenus au pouvoir.

Notre analyse stipule que si au Burundi il y a déjà des morts, il va sans dire que dans les autres pays, il y a aussi des mouvements réclamant le départ des présidents qui ont terminé leurs deux mandats. Au Congo-Brazzaville aussi, on compte les morts. A Pointe Noire, les manifestations du 19 au 22 octobre ont fait plus de 50 sans que l’Union Africaine ni toute autre organisation internationale n’a comptabilisé ni condamné. Dans le même temps, il y a aussi eu des morts à Brazzaville, comme si Sassou Nguesso avait la permission de tuer.

Aujourd’hui encore, Sassou Nguesso empêche de nombreux leaders de l’opposition comme Pascal Tsaty-Mabiala, premier Secrétaire de l’Union Panafricaine pour la Démocratie Sociale (U.PA.D.S) de se déplacer librement à l’intérieur du pays comme à l’extérieur. Alors même que Sassou Nguesso avait signé et ratifié la Charte Africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance. Nous reprenons d’ailleurs ici le chapitre trois de ladite charte qui stipule que :

CHAPITRE III DES PRINCIPES

Article 3, Les Etats parties s’engagent à mettre en œuvre la présente Charte conformément aux principes énoncés ci-après :

1. Le respect des droits de l’homme et des principes démocratiques.

2. L’accès au pouvoir et son exercice, conformément à la Constitution de l’Etat partie et au principe de l’Etat de droit.

3. La promotion d’un système de gouvernement représentatif.

4. La tenue régulière d’élections transparentes, libres et justes.

5. La séparation des pouvoirs.

6. La promotion de l’équilibre entre les hommes et les femmes dans les institutions publiques et privées.

7. La participation effective des citoyens aux processus démocratiques et de développement et à la gestion des affaires publiques.

8. La transparence et la justice dans la gestion des affaires publiques.

9. La condamnation et la répression des actes de corruption, des infractions et de l’impunité qui y sont liées.

10. Le rejet et la condamnation des changements anticonstitutionnels de gouvernement.

11. Le renforcement du pluralisme politique, notamment par la reconnaissance du rôle, des droits et des obligations des partis politiques légalement constitués, y compris les partis politiques d’opposition qui doivent bénéficier d’un statut sous la loi nationale.

Aujourd’hui, les chefs d’Etats en fonction en Afrique Centrale sont tous ceux qui avaient signé et ratifié cette charte. Le problème est qu’aucun ne le respecte et l’Union Africaine ne les rappelle pas à l’ordre.

Pourquoi l’Afrique de l’Ouest arrive-t-elle à régler les conflits politiques dans sa sous-région comme au Burkina Faso avec le coup d’Etat du général Gilbert Diendéré ? Mais c’est parce que Macky Sall et Boni Yaya, pour ne citer que ces deux-là, ont la légitimité éthique et politique de la faire. Ils ont été élus et ils ne vont pas se maintenir au pouvoir. Ils peuvent parler aux responsables politiques burkinabés avec sincérité et avec conscience pour l’avenir du pays et de la sous-région.

Or, lorsque Sassou Nguesso, Idriss Déby et les autres chefs d’Etats de la CEMAC se penchent sur la situation de la Centrafrique et demandent à François Bozizé comme à Michel Djotodia, chacun à son tour à quitter le pouvoir, ces derniers leur rappliquent en leur demandant aussi à quitter le pouvoir car contester aussi par leurs populations. Ce qui avait déclenché la colère des autres chefs d’Etats.

Aujourd’hui en Afrique Centrale, tous les chefs d’Etats se serrent les coudes car tous veulent rester au pouvoir ad vitam aeternam. Dans le même temps, les populations aspirent, comme tous les peuples du monde, à la démocratie et au bien-être social.

L’Afrique Centrale est certainement la sous-région la plus riche de l’Afrique Noire. Il y a des cours d’eau partout, il y a des plaines, des savanes et des forêts riches en tout. Il y a aussi et surtout le pétrole en abondance pour tous. Mais, les populations n’ont pas d’eau, d’électricité, les populations ne mangent pas à leur faim, les malades sont mal soignés ou pas soignés du tout par manque de médicaments et de structures de santé de qualité… Bref, l’Etat a complétement démissionné.

Comment dans une telle situation de désespoir collectif, dans une telle situation de misère peut-on parler de paix. L’absence de la guerre ouverte ne signifie pas les gens vivent en paix. Même sans guerre, il y a des situations qui sont de véritables menaces à la paix. La pauvreté extrême dans laquelle les pouvoirs plongent leurs populations constitue une véritable poudrière et donc une grave menace à la paix et la sécurité.

Les concepts de peacemaking, peacebuilding, peacekeeping n’ont pas de sens si les institutions internationales n’anticipent pas les crises en mettant en garde les responsables politiques et en imposant des fois des solutions.

L’Union Africaine a une charte de démocratie que les chefs d’Etats d’Afrique Centrale ne respectent pas. Au lieu d’être complaisant, l’Union Africaine doit être ferme et condamner de tel comportement.

Il est donc urgent que l’Union Africaine se penche sur la situation globale de l’Afrique Centrale. Après, il risque d’être trop tard.