Quelle ne furent ma déception, ma peine et mon désarroi d’apprendre par la voix de la radio du monde RFI que le Régiment de Sécurité Présidentielle (RSP), l’ancienne garde prétorienne de Blaise Compaoré et considérée comme une armée dans l’armée burkinabé, venait de prendre en otage le président de la transition, Monsieur Michel Kafando et son premier ministre, Issac Zida.

Aujourd’hui, ce qui s’apparentait à un kidnapping se transforme en un véritable coup d’Etat militaire. Le général Gilbert Diendéré, ancien chef d’état-major particulier de Blaise Compaoré, est devenu le nouvel homme fort du pays. Tout le monde découvre progressivement le visage de cet homme qu’on dit être impliqué dans tous les trois derniers coups d’états qui ont eu lieu au Burkina Faso.

Comment comprendre ce qu’il se passe au Burkina Faso ou mieux à Ouagadougou, car, les évènements ont lieu dans la capitale. En effet, fort (ou plutôt faible) que de 1300 hommes, Diendéré ne peut contrôler tout le pays, même pas une autre ville en dehors de Ouagadougou. Il y a ‘ailleurs des manifestations dans le reste du pays sans que l’armée ni la police d’interviennent. Attendons de voir de quelle côté va pencher le reste de la force publique et de l’armée. Il faut craindre la guerre civile.

 

Le regret

 En tant qu’Africain je condamne ce coup d’état. Tout Africain épris de démocratie ne peut que regretter la bêtise du général Diendéré.

Comme au Mali, deux mois avant les élections auxquelles le président Toumani Touré n’allait pas participer, des militaires aventuriers faisaient un coup d’état. Ce qui allait affaiblir l’Etat malien et l’armée malienne, qui est déjà l’une des armées les moins équipées du monde, livrant de facto le nord du Mali aux terroristes de tout genre.

La suite, tout le monde la connait : Sans l’intervention de l’armée française, Bamako serait occupée par les terroristes, ce qui allait menacer la sécurité de toute l’Afrique de l’Ouest.

 Au lieu de tirer les leçons de son grand voisin du nord, le Mali, le Burkina Faso, en tout cas le général Diendéré a plutôt choisi la voix de l’aventure, oubliant que l’ère des coups d’états militaire est révolue. Il faut être assez fou pour se lancer encore aujourd’hui dans une telle mésaventure. Car, en dehors de ma capitale Ouagadougou, Diendéré et ses 1299 (puisqu’ils sont 1300 avec lui inclus) ne pourront pas contrôler tout le pays. Ainsi, on ne peut que regretter ce retour en arrière. Surtout que le 19 septembre s’ouvrait la campagne en vue des élections démocratique auxquelles, rappelons-le, les membres du gouvernement de transition, le président et le premier ministre n’étaient pas candidats. Ces élections devraient commencer le 11octobre 2015.

 

Que faire aujourd’hui

 En tout cas pour la communauté internationale, il faut condamner le putsch et exiger le retour aux affaires des institutions de la transition. Il est important d’être ferme vis-à-vis des putschistes. Il n’ya pas de places dans la vie politique du Burkina Faso et de l’Afrique tout entière pour de tel comportement. L’Afrique et les Africains veulent aller de l’avant et non servir de terrain de jeu de tir aux militaires incapables de garantir la sécurité de leurs pays, mais promptes à tuer la population civile désarmée pour conquérir le pouvoir.

 Il faut asphyxier ces militaires, à l’intérieur comme à l’extérieur. La position de l’Union Africaine (UA) de suspendre le Burkina Faso est un bon début. Il faut enfermer ce pouvoir dans le pays, avec aucune possibilité de voyager, même pas en Côte-d’Ivoire où on sait que le président Ouattarra est proche de Compaoré.

Il faut surtout, pour la communauté internationale (la France, l’Allemagne, la Grande Bretagne, la Russie, les USA, la Chine…) et même les organisations internationales comme l’ONU, l’Union Européenne… fassent une grande pression sur ces militaires pour le retour au pouvoir civil et l’organisation rapide des élections démocratiques. Le rôle de la CEDEAO et de l’UA, par le biais de son Conseil Paix et Sécurité va être déterminant.

 Il faut renvoyer à Diendéré que l’Afrique et la communauté internationale va agir avec force et avec une main implacable si les populations sont martyrisées par ses militaires.

 

Et pour les Burkinabés

 Nous sommes conscients que tout le monde a été pris de court par ce coup d’Etat. Mais qui pouvait croire que ce régiment de militaires privilèges depuis le pouvoir de Compaoré pouvait mette fin à la démocratie au Burkina Faso ? Qui pouvait penser que ces militaires seraient aussi fous pour risquer leurs vies dans une aventure vouée à l’échec dès le départ ? Qu’est ce qui explique un tel aveuglement de la part de ces militaires ?

Malgré la menace, les députés de la transition doivent trouver les moyens de continuer à siéger en tant que parlement légal, bravant les militaires par la raison et le droit. Avec la menace du Tribunal International, nombreux sont les militaires qui ne prennent plus de risques.

 Je voudrai que nous regardions les images qui nous viennent de la capitale Ouagadougou. Ce sont d’ailleurs les mêmes images que l’on voit partout où il y a des révolutions, des soulèvements populaires, des luttes de libérations. En Tunisie, en Libye et en Egypte pendant le Printemps arabe, nous avons vu les mêmes images. En Europe, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, avec la chute du mur de Berlin et l’éclatement du bloc communiste, nous avons aussi vu les mêmes images : Il s’agit des images des jeunes, de la jeunesse engagée et habitée par la soif du changement.

Des jeunes qui sont acteurs des soulèvements car ils refusent la situation présente. Des jeunes qui sont victimes des dictatures, qui souffrent du chômage, des maladies… Ce sont ces jeunes (hommes et femmes) qui sortent dans la rue et qui réussissent à faire fuir les dictateurs. 

Des jeunes qui au péril de leurs vies et à mains nues bravent des militaires armés et à la solde des chefs qui veulent garder des privilèges.

 Ce sont donc ces jeunes qui le 30 et 31 octobre 2014 ont permis au Burkina Faso de se débarrasser du dictateur Blaise Compaoré, comme ils l’avaient déjà fait pour chasse Ben Ali en Tunisie, Kadhafi en Libye et Moubarak en Egypte.

 En 1960, les 13, 14 et 15 août 1960, soit trois ans après l’indépendance, la jeunesse congolaise chassait l’abbé Fulbert Youlou du pouvoir, lassée par la corruption d’un pouvoir qui s’occupait de lui-même et non des problèmes de la population.

 En 1986 et 1987, à chaque fois un 11 novembre, Sassou Nguesso a failli être chassé du pouvoir suite aux soulèvements des lycéens et des étudiants.

 La jeunesse africaine est aussi, hélas, celle qui est la grande perdante des différentes révolutions. D’abord parce que les jeunes sont tués par les forces de l’ordre qui deviennent en réalité des « forces du désordre ». 

 L’Afrique ne peut pas indéfiniment ignorer la soif de démocratie et de liberté de sa jeunesse. Les hommes politiques et les militaires africains ne peuvent pas choisir de sacrifier la jeunesse, la détruire et la pousser sur le chemin de l’exil.

 Il est urgent d’écouter les aspirations de la jeunesse Burkinabé et africaine. Nous devons changer de logiciel. Il n’est pas possible de continuer à gouverner les Etats africains comme dans les années 1960 et pendant la guerre froide.

 Le monde bouge, change, mais les hommes politiques africains et les militaires ne changent pas. Ils ont toujours leur vieux logiciel des années 1960 – 1990 qui est moisi, dépassé, rayé… C’est pourquoi ils ne comprennent pas le fait qu’on leur reproche leur attitude. Ils pensent que nous sommes encore en 1980 et ils pensent que les populations africaines ont tort de se soulever contre les dictatures et les aventuriers au pouvoir comme Diendéré.

 

Appel à la jeunesse africaine

 C’est pourquoi, aujourd’hui, je demande à la jeunesse africaine de prendre conscience des enjeux africains et des enjeux mondiaux et de ne plus se laisser faire. Ces gens qui ont gouvernés l’Afrique depuis les indépendances ne sont pas plus qualifiés que la jeunesse d’aujourd’hui.

 Rare sont les Sékou Touré, Kwame Nkrumah, Youlou, Lissouba… qui sont arrivés au pouvoir avec des compétences intellectuelles pour diriger un Etat.

 Posez-vous la question, qu’est-ce que Compaoré a de plus que les autres Burkinabé pour mériter de diriger le pays ? Si Compaoré est aussi compétent que ça, comment comprendre qu’après 27 ans de pouvoir, il n’a résolu aucun des problèmes des Burkinabé ? 

 Comment comprendre qu’après 34 ans de pouvoir au Zaïre (aujourd’hui République Démocratique du Congo), Mobutu Désiré dit Sese Seko laisse un pays désordonné gangrené par les seigneurs de guerre. Comment comprendre qu’après 33 ans de règne de feu Omar Bongo, le Gabon est un pays pauvre, avec 50 rues seulement nommées et numérotés dans la capitale avec 70% de la population ne bénéficiant pas des revenus du pétrole. Comment comprendre qu’après 33 ans de pouvoir, Denis Sassou Nguesso n’est jamais parvenu à trouver la méthode pour enfin mettre le Congo-Brazzaville sur le chemin du progrès.

 Par contre, tous les dictateurs africains ont un point commun : l’enrichissement illicite, la corruption politique, la gabegie, le clientélisme et le massacre des populations. La femme de Diendéré était candidate aux élections, n’est-ce pas désordre.

 Ces dictatures hypothèquent à jamais l’avenir de la jeunesse africaine. Ce qui va fragiliser à terme les Etats africains et leurs populations. Quant aux généraux africains, ils sont plus aptes à tuer les civils désarmés que d’aller se battre contre les islamistes et le terroristes qui menacent des pays comme le Burkina Faso et le Mali déjà, mais aussi le Niger, le Nigéria, la Mauritanie… On n’est pas général dans l’armée parce que l’on peut tuer sa propre population. C’est un galon que l’on obtient sur le théâtre des opérations militaires.

 C’est pourquoi je demande à la jeunesse africaine de réfléchir sur le mécanisme par lequel elle doit prendre la relève de cette génération de corrompus. Comme dans tout job, il arrive le temps de la retraite. Ainsi, pour nos grands-pères, pères et aînés qui ont dirigé l’Afrique, il est temps de se repose et de laisser à une nouvelle génération, ceux qui ont entre 30 ans et 60 ans aujourd’hui, la charge de gérer les affaires publiques.

 La nouvelle génération est très bien formée. Tous les 10 ans voire 15 ans, il faut renouveler une partie de la classe politique, notamment le président de la république, le premier ministre et certains postes de l’Etat comme la banque centrale, le trésor public, les directions générales liées à l’Etat.

 Les jeunes ne peuvent pas continuer à faire des révolutions, chasser les dictateurs pour que s’installent des gens de la même génération.

 L’Afrique est déjà en retard dans la compétition internationale. Si l’adage dit qu’il faut reculer pour mieux sauter, on constate que l’Afrique recule pour mieux reculer.

 De nombreux défis nous attendent : défis économiques et sécuritaires surtout. Pour les surmonter, il faut l’unité de tous les peuples.

J’ai parfois l’impression que l’Afrique refuse elle-même le développement. C’est comme si quelque chose dans notre inconscient nous empêchait d’avancer. A chaque que quelqu’un veut faire avancer les choses, il est stoppé. Des espoirs sans cesse gâchés, des retours en arrière qui rappellent un animal longtemps enfermé dans une cage. Même si on laisse la porte ouverte, l’animal a peur de sortir car le monde extérieur fait peur, puisque c’est un monde qu’il ignore, un monde dont il ne maitrise pas les codes, les repères, les rites, les manières…

L’Afrique me fait des fois penser à cette femme battue qui reste auprès de son bourreau, tellement détruite, elle n’a plus la force de partir. Or, il y a ici et là des révoltes, des soulèvements, la population est déterminée à aller vers un changement. Ce qui suppose que l’espoir existe. Alors, allons-y…

STOP AUX FORCES DU DESORDRE ET VIVE LA DEMOCRATIE

Je vous conseille d’aller lire : « le mythe d’Inakalé » écrit par Jacques Boseko, aux éditions RDC Lagos.

Je n’en dis pas plus sur ce livre, je ne donne aucune indication. Mais les lecteurs pourront toujours me poser leurs questions sur le blog « il-est-temps.overblog.com » ou sur Facebook.

 

Didier MOUEGNI IVOLO Master’s degree en politique internationale