Du 24 au 25 juillet 2014 à Brazzaville, Denis Sassou Nguesso a organisé le troisième forum Forbes Afrique avec pour thème la bancarisation. L’objectif de ce forum est de réfléchir autour du rôle des banques dans le développement de l’Afrique. Ainsi, les participants devraient répondre à la question combien importante : comment amener les Africains à ouvrir des comptes bancaires ?

J’attendais donc à la fin de ce forum des solutions pour dire aux parents et amis que maintenant je ne vais plus utiliser Western Union ou Money Gram pour envoyer de l’argent, je ferai des virements.

Le 25 juillet 2014, j’attendais donc le compte rendu du forum, j’ai recherché, navigué sur la toile, les réseaux sociaux, aucun signe des conclusions du forum.

Alors on fait quoi ? Pourquoi avoir rémunéré des participants jusqu’à 100 000€ pour dire ce qu’un étudiant de 1ère année quelle que soit l’université en Afrique sait déjà : Il faut qu’au moins 80% de la population d’ un pays soit dans la classe moyenne pour réaliser les objectifs de la bancarisation. A-t-on besoin de Sarkozy ou de Jacques Attali pour ça ? Sassou aurait pris rendez-vous avec mon cabinet, cela lui aurait coûté moins cher. Je l’aurais même fait gratuitement en tant que compatriote, et il aurait organisé son forum sur d’autres thèmes.

Monsieur le président, faites confiance aux Congolais, ils ont étudié et bien étudié, vous le disiez vous-même lors d’un de vos passages à Paris. Ils n’ont rien à envier à Sarkozy, à Jacques Attali ou autres. Ce qu’ils disent, nous avons tous étudié les mêmes choses. Mieux encore, les professeurs comme Louis Bakabadio, Hervé Diata et leurs collègues à la fac des sciences économiques savent mieux que quiconque ce dont le Congo-Brazzaville et l’Afrique ont besoin. Posez-leur la question et appliquez ce qu’ils vous diront.

Louis Bakabadio est docteur d'Etat ès Sciences Economiques. Ses travaux sur les leçons d’économie politique dans la poésie parabolique kongo sont une base pour notre économie.

Revenons au forum.

Comment parler de comptes bancaires dans un pays (il en va de même pour les autres chefs d’Etats présents sauf l’Afrique du Sud) où environ 70% de la population vit avec moins d’un dollar américain par jour ? Comment parler de la bancarisation dans un pays où la femme du président distribue des liasses d’argent à un musicien du Congo-Démocratique (de la main à la main) ou à ses parents (là aussi de la main à la main) ? Comment parler de la bancarisation lorsqu’on apprend que le trésor de Brazzaville sert surtout à régler les achats des chemises et costumes des enfants et neveux du président (voir le journal Libération du lundi 16 décembre 2013) ? Comment parler de la bancarisation lorsque la gestion des affaires de l’Etat est un mystère, les richesses du pays sont vendues, bradées sans que les Congolais en contrôlent la gestion par le biais des institutions ? Comment enfin continuer à faire venir des idées d’ailleurs sans que nos écoles, nos universités, nos chercheurs… puissent se saisir de cela pour mieux intégrer, utiliser et améliorer, transformer, adapter… selon les évolutions de notre société.

Les banques sont une institution dans un pays. Elles sont au coeur de la politique économique et financière de l’Etat. Une grande partie de la stratégie économique et financière d’un Etat repose sur elles. Lorsque l’on parle des liens entre l’économie politique nationale et l’économie politique internationale, on met au coeur de ce débat le rôle des banques et de la monnaie. Ce sont elles qui garantissent et sécurisent les achats et les ventes d’un Etat.

 

Pour exemple, puisque nous n’avons pas de banques fiables, ce sont en grande partie les banques françaises qui assurent et sécurisent nos ventes et nos achats à l’étranger. Cela donne à la France une influence sur nous qui va au-delà des relations conflictuelles autour du pétrole. Cela veut dire que la France peut étouffer le Congo-Brazzaville juste en retardant des opérations bancaires.

 

Voyons cela :

 

1.      Sous André Milongo, la France a retardé le virement vers Brazzaville des revenus pétroliers et autres. Milongo a dû se débrouiller avec les revenus des taxes et des douanes. D’ailleurs, pour verrouiller les finances de la République, Milongo n’a pas appelé les occidentaux, il n’a pas organisé un forum. Il a fait confiance aux Congolais formés à l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature (ENAM). Et croyez-moi, c’était difficile, mais cela avait fonctionné. Ces jeunes que Milongo avait utilisés étaient presque tous des diplômés sans emploi. Mais il faut savoir que ce qu’ils ont étudié à l’ENAM, c’est ce que les Jacques Attali ou les Sarkozy ont étudié à sciences po Paris ou à l’ENA. Le système administratif congolais est calqué à 95% sur le modèle français. Les 5% qui restent c’est la corruption, le clientélisme, le népotisme…, mais ça c’est l’affaire de Sassou Nguesso lui-même, flanqué de ses parents et amis.

 

2.      Lorsque Lissouba arrive au pouvoir, il a la même difficulté avec la France ou mieux avec Elf. D’ailleurs, Loïk Le Floch-Prigent, ancien PDG d’Elf entre 1989 et 1993 en parle mieux que moi dans différentes émissions télévisées en France. Le Floch-Prigent affirme que Lissouba alors président du Congo interpelle Elf sur le versement des redevances et il a refusé de donner l’argent. J’ai vu plusieurs fois cette émission car il y a eu plusieurs rediffusions sur France2 et M6. Cette phrase de Le Floch-Prigent « j’ai refusé de lui donner l’argent » est grave de conséquences. Le Congo-Brazzaville est un Etat indépendant, il a des accords avec des pays amis. De quel droit un simple PDG peut-il refuser de reverser à un Etat l’argent de la vente de sa matière première?

 

Quelle conclusion tirer : c’est ce que je disais précédemment. Si le Congo-Brazzaville avait des banques fiables, sérieuses… alors, ces banques assureraient nos transactions de vente et d’achat, plus besoin de passer par les banques françaises ou autres. C’est une question de souveraineté nationale et de sécurité nationale. Vous imaginez le Congo en guerre et la France qui bloque son argent, l’empêchant de s’équiper pour protéger son peuple ? Ou encore en cas d’épidémie, de catastrophe… le Congo peut-il compter sur les banques françaises ? Et en cas de conflit généralisé, dans un monde de plus en plus instable, comment le Congo-Brazzaville et les autres pays africains vont-ils faire ? Regarder Ebola chez nos frères et voisins…!

 

La gestion des affaires de l’Etat est une chose sérieuse qui nécessite des compétences, une intelligence, mais aussi une éthique et des gens dévoués pour la cause du pays. Le cardinal de Richelieu disait « le pouvoir n’est pas une volupté, mais un sacerdoce. Evidemment, un homme d’Etat, un ministre… est là « pour servir et non se servir ». Il est au service du peuple et s’inquiète quand 70% de sa population vit en dessous du seuil de pauvreté.

Dès lors, pour revenir à notre banque, qui sont les spécialistes congolais en banque et en monnaie ? Combien de thèses, de PhD, de master degrees dans ces domaines-là ? Combien d’instituts de recherche, de conseil…, qu’il s’agisse des institutions étatiques ou privées ? Le cas de Jacques Attali qui a conseillé Mitterrand et qui conseille Hollande aujourd’hui. Et Sassou, il compte sur quel établissement en la matière pour le conseiller et conseiller le gouvernement ?

Vous ne pouvez pas parler de banque ou de n’importe quel secteur de la vie d’un Etat sans faire référence aux spécialistes de cet Etat, sans voir ce qui se passe chez les voisins et dire que faire pour que cela marche et appliquer ces recommandations, quitte à faire voter des lois en la matière.

Il nous faut de la méthodologie. Tout ceci nécessite non seulement de penser, mais encore de penser les pensées. Le travail est énorme et ce n’est pas un forum de deux jours qui va le résoudre. Surtout que ce forum n’a pas tenu compte, comme je l’ai dit, des professeurs et chercheurs congolais.

Arrêtons de jouer avec le feu alors que nos pays brûlent. Le problème de Sassou et sa bande c’est qu’ils ne comprennent pas le monde dans lequel ils vivent, ils ne comprennent pas le Congo et les Congolais. Le plus grave, ils ignorent qu’ils ignorent.

Pour conclure

Sachez qu’au Congo-Brazzaville, dans les années 1980 et début 1990, nombreux sont des Congolais qui avaient de l’argent sur des comptes à la Caisse d’Epargne. Moi-même, j’avais mon petit compte dans lequel je mettais un peu de sous. Aux dernières nouvelles, Sassou1 avait utilisé l’argent des épargnants de la Caisse d’Epargne pour financer la construction de la Tour Nabemba. Il espérait récupérer cet argent par la location des bureaux de cette tour aux grandes sociétés. Au final, ce sont les ministères qui ont occupé les lieux. Mauvaises affaires et aucun Congolais n’a récupéré son argent. En tout cas moi non. Ma pauvre mère y est allée plusieurs fois, sans résultats.

Enfin, pour amener les Congolais et les Africains à avoir des comptes, il faut augmenter le niveau de vie, mais surtout obliger tout le monde, en premier lieu les agents de l’Etat à utiliser les banques. Ne plus payer les salaires à la main mais faire des virements sur des comptes. Or le premier à payer des salaires à la main, c’est l’Etat lui-même. Et à sa tête il y a Denis Sassou Nguesso. Il suffit qu’il donne l’ordre à son ministre de l’économie et des finances :

 

 

·         Interdire la circulation de l’argent liquide pour les dépenses de l’Etat, quel qu’en soit le montant. Pour les citoyens, mettre un montant maximum de 200 000 francs CFA. Au-delà, on utilise un chèque, une carte de paiement ou un prélèvement automatique.

 

·         Obliger les règlements par carte bancaire, chèque ou virement pour les dépenses de l’Etat,

 

·         Celui qui passe la commande n’est pas celui qui réceptionne. C’est encore une autre personne qui règle la facture (si chèque, la secrétaire prépare ce que le responsable va signer). A la fin, le trésor et la cour des comptes contrôlent les dépenses de l’Etat et rendent un rapport annuel.

 

Voilà par quoi on va ou on peut commencer. Et croyez-moi, cela ne menace pas les intérêts de l’Etat. Il n’y a pas d’atteinte à la sureté de l’Etat, car je sais qu’à la lecture de cette partie, cette raison ou ce motif sera retenu. Dans tout système qui se veut développer ou même émerger, c’est ce qui se passe. Et là, je verrai si Sassou et sa suite sont sérieux ou pas, s’ils veulent que les choses avancent ou pas.

Nous avons des intelligences en Afrique. Ce qui manque c’est la volonté politique pour les utiliser et respecter leur travail.

 

 

Didier MOUEGNI IVOLO

Master en politique internationale

Université Fudan , Shanghai – Chine