Mais qu’est ce que cette société du drame humain permanent où même les mots ont perdu leur âme ? Alors que l’espace public est cadenassé, les « touche pas à mon président » prétendent être favorables au débat sur le changement de la constitution. Au point de trouver violent que les « touche pas à la constitution de 2002 » parient sur la puissance du verbe.

De quel débat parlent-ils quand tous les moyens locaux de diffusion de l’information (télés, radio, presse écrite, affiches…) sont monopolisés par le pouvoir, les partis d’opposition n’ont pas le droit d’organiser des meeting ou autres manifestations, le parlement n’est qu’un tam-tam sans sonorité et un arbitraire judiciaire méticuleux est orchestré pour museler les potentiels faiseurs d’opinion… ?

Les mots sont violents parce que l’émoi n’a que les ondes internationales et Internet pour s’exprimer. L’accent est aigu parce qu’aucun destin, si fabuleux soit-il, n’est plus précieux que la patrie. La plume est acerbe parce que vouloir prendre tout un peuple en otage pour lui imposer de dire amen au tripatouillage de la constitution est une ignominie. Les claviers crépitent parce que le Congo n’est pas un bien privé.

En vérité, la violence suprême est dans le fait de parler de débat libre et démocratique alors que le contradicteur a du Patex* sur la bouche et l’épée de Damoclès au dessus de sa tête, pendant que les missionnés de l’enfumage distillent un poison inhibant sur les esprits. Ce qui revient à mettre un bandeau épais sur les yeux du peuple, au lieu de l’éclairer sur les enjeux.

N’est-il pas violent de parler d’émergence économique lorsque tant de misères et d’injustices folles côtoient tant de richesses dans un pays ? N’est-il pas violent de faire croire qu’après « l’éternité au pouvoir » c’est le chaos ?  N’est-il pas violent de justifier un coup d’Etat constitutionnel par la nécessité de poursuivre les efforts consentis pour équiper le pays, alors que la continuité de l’Etat garantit la poursuite des chantiers en cours?

Non, l’alternance politique n’est pas une menace pour la « pseudo modernisation » du pays.  Une constitution n’est certes pas une bible, elle peut évoluer au gré des circonstances politiques, mais on ne peut le faire pour convenance personnelle, ni la toucher au cœur allègrement, car il est nécessaire qu’une certaine intemporalité garantisse la stabilité des institutions.

Non, rééquilibrer les pouvoirs entre l’exécutif (président et gouvernement) et le parlement ne nécessite pas de revenir sur la double limitation du nombre de mandat et de l’âge des candidats à la présidentielle. Et les faux semblants qui on servi de prélude à l’officialisation du projet de changer la constitution n’auraient pas été nécessaires, si l’intention inavouée n’était pas la conservation du pouvoir.

Non, un démocrate ne vient pas au pouvoir pour y mourir. Un bâtisseur n’a pas besoin de plus de 31ans de pouvoir pour transformer un pays deux voire trois fois moins peuplé que certaines grandes capitales africaines. Un homme providentiel n’a pas besoin de violer les consciences pour être adulé. Un  visionnaire n’a pas besoin de tintamarre pour s’assurer qu’il léguera à la postérité un trésor inestimable.

Non, un échange d’arguments fallacieux entre amis politiques n’est pas un débat national. On ne peut parler de débat ouvert que s’il est libre et contradictoire, si les différences d’approches s’expriment sans menaces de représailles, si les voix discordantes bénéficient des mêmes relais médiatiques, si la volonté d’éclairer le peuple souverain prime sur la tentation obscurantiste.

Alfred Florent BISSINGOU.

(*) Patex est une colle très forte.